ART CRITICS


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DESAPPRENDRE L'OCCIDENT,
par Céline Dumas.

«Pendant ce temps, derrière les célestes récifs obstruant l’occident, le soleil évoluait lentement, à chaque progrès de sa chute » (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, commentaire sur l’aube et le crépuscule).

Camille Fontaine a, pour ainsi dire, suivi le trajet du soleil. Du Japon, pays du soleil levant, où elle entame, en 2006, ses premières séries de peinture, elle a progressé jusqu’en Amazonie : ses dernières compositions, commencées en 2010, sont réalisées d’après les photos de Claude Lévi-Strauss prises en 1938 auprès des Indiens de cette région.
Entre un voyage effectué et une destination imaginée, la recherche d’un même processus est à l’œuvre : désapprendre l’occident.

A l’instar d’un ethnographe, Camille Fontaine désapprend à regarder du point de vue de l’occident. Cela se manifeste, chez elle, par l’abandon de notions tels l’ailleurs et l’exotisme, constructions occidentales par excellence, puisqu’elles désignent cet autre regardé par nous.
En optant pour des scènes et objets familiers observés sur place (une balançoire, une voiture, un aquarium), dans des cadrages frontaux, que lui inspire le cinéma japonais de Yasujiro Ozu et plus récemment de Naomi Kawase, elle restitue des visions simples et naturelles du Japon. Tristes tropiques, la série sur l’Amazonie pour laquelle elle renoue, ponctuellement, avec l’occident, en en rappelant la tragique intrusion, opère dans le même sens: des hommes et des femmes dans leur environn
ement (cf. Sieste dans la forêt, 2011), des animaux ou des fragments de végétations côtoient des scènes contemporaines de déforestation (cf. Montagne et pelleteuse, 2011).

Pour mener à bien ce décentrement d’une culture vers d’autres, Camille Fontaine conçoit une temporalité différente. A la chronologie, se substitue le fragment d’un instant, à la présentation linéaire et horizontale de la série, la constellation d’images éparses (accentuée par la grande variété des formats). Il n’y a pas d’ordre, ni de hiérarchie. L’accrochage de ses compositions, répondant à la logique du rhizome, part d’une racine commune et se déploie sur toutes les surfaces de l’espace (sols et murs). Temps suspendu est le nom que donne l’artiste aux toiles japonaises, devenues des objets flottants.

Dans l’élaboration d’un tel système, Camille Fontaine n’a pas tiré un trait définitif sur ses influences occidentales. De nombreuses conceptions philosophiques président sa recherche. De même que le traitement flou de la surface picturale et l’usage de tons délavés convoquent tout à la fois Gerhart Richter (cf. la série Family, 1964-1971), Sigmar Polke et Luc Tuymans.

Expérimenter la relativité d’un point de vue oriente le travail de cette jeune peintre mais sans doute a-t-elle retenu la leçon de Lévinas dans Totalité et Infini : le Tout autre est inassimilable parce qu’un infini. De cet écart entre ce que l’on peut atteindre et ce qui nous dépasse naît la pratique de Camille Fontaine.

Céline Dumas,
critique d'art, diplômée de l'École du Louvre et de Sorbonne Paris IV


CRITIQUE DE CARLOS CARDENAS.
Texte paru pour le catalogue du 54ème Salon de Montrouge, 2009.

Camille Fontaine peint à l’huile sur toile. Ses compositions s’appuient parfois sur la mémoire, ses propres photos, et de plus en plus, elle prend pour modèle des images de magazines de reportage et autres supports imprimés. Sa résistance à la numérisation de tout mode de représentation et à toute (post)production industrielle donne une couleur quasi-politique au choix qu’elle fait de s’engager malgré tout.
Camille Fontaine, habitant actuellement à Paris, a passé les trois dernières années à Tokyo pour faire un Master aux beaux-arts. On pourrait dire que sa touche fait partie de l’école de Luc Tuymans dans laquelle elle a archivé images, objets et mémoires. Le résultat : des tableaux très frontaux, des surfaces de quasi-représentation, lisses et onctueuses. Les contours des objets et les surfaces de représentations sont rendus abstraits, réduits à leur structures essentielles. Tous ces éléments fonctionnent, de concert, comme signifiants des objets du monde. Ces objets sont familiers à presque tous n’importe où dans le monde, ils dépassent de ce fait toute référence régionale et ce d’autant qu’à notre époque, notre expérience se définit par la globalisation : des balançoires, avions, ventilateurs, bateaux, etc. Leur rendu est si frontal et direct qu’ils prennent le parfum d’un ‘ready-made’ duchampien, ou d’une ‘image object’ de Donald Judd. Toutefois leur simplification les rend quasiment abstraits par cette réduction à la couleur, la forme et la gestuelle qui aboutit à une stratégie formaliste tournée contre la représentation picturale et vers des fantômes d’objets dont on a cueilli l’essence.

Carlos Cardenas

Texte paru pour le catalogue
du 54ème Salon de Montrouge, 2009.
Télécharger l'extrait du catalogue.
http://www.salondemontrouge.fr



Text in :
English / Français

Camille Fontaine paints with oil on canvas. Her work touches sometimes on the memory, her own photos, and more and more, she uses images from news magazines and other print media as a model. Her resistance to the digitization of all kinds of representation and to industrial (post) production gives a quasi-political color to her choice to engage herself despite it all.
Camille Fontaine, currently living in Paris, spent the last three years in Tokyo to complete a masters degree in fine arts. One could say her touch is part of the Luc Tuymans School where she archived images, objects, and other works. The result: very direct paintings, surfaces of quasi-representation, smooth and onctuous. The contours of objects and surfaces of these representations are rendered abstract, reduced to their essential structures. All of these elements function, in coordination, as signifiers of objects in the world. These objects are familiar to nearly everyone, anywhere in the world, they therefore surpass regional attachment and even more so in our time, our experience being defined by globalization: the scales, planes, fans, boats, etc. Their rendering is so frontal and direct that they take the form of a *Duchampien ‘ready-made’, or an ‘image object’ by Donald Judd. Each time their simplicity renders them quasi-abstract due to the reduction in color, form, and movement that lead to a formalist strategy turned against the pictorial representation and towards the ghosts of objects whose essence was harvested.

Carlos Cardenas
* Duchampien : from the artist Marcel Duchamp

Text published for the catalog of the Montrouge's
54th contemporary art show, 2009
Download catalog's extract.
http://www.salondemontrouge.fr